JJ & Will sur la route...


Berlin est une cité à deux centres : le groupe luxueux des hôtels, des bars, des cinémas et des magasins autour de l’église du Souvenir, noyau scintillant de lumières comme un faux diamant dans la pénombre mesquine de la ville ; et puis le centre civique des édifices pleins de morgue, savamment disposés aux abords de l’Unter Den Linden. De grand style international, copies de copies, ils proclament notre dignité de capitale : un parlement, plusieurs musées, une banque d’État, une cathédrale, un opéra, une douzaine d’ambassades, un arc de triomphe - rien n’a été oublié. (...)
Mais le vrai Berlin, c’est un petit bois humide et noir, le Tiergarten. A cette époque l’année, le froid fait sortir de leurs hameaux mal abrités les jeunes paysans qui viennent chercher en ville quelques pitances et du travail. Mais la ville qui brillait dans la nuit sur la plaine d’un éclat si vif et si engageant se révèle froide et cruelle et morte. Sa tiédeur n’est qu’une illusion, un mirage du désert hivernal. Elle se refuse à recevoir ses garçons. Elle n’a rien à offrir. Le froid les pourchasse dans les rues jusque dans ce bois, son cœur cruel. C’est là qu’ils viennent se blottir sur les bancs, glacés et mourant de faim, rêvant aux cheminées de leurs chaumières lointaines.

Adieu à Berlin
Christopher Isherwood
Traduit de l’anglais par Ludmila Savitsky