JJ & Will sur la route...


« Les maisons, les rues de Bordeaux, ce sont les événements de ma vie. Quand le train ralentit sur le pont de la Garonne et qu’au crépuscule j’aperçois tout entier l’immense corps qui s’étire et qui épouse la courbe du fleuve, j’y cherche la place marquée par un clocher, par une église, d’un bonheur, d’une peine, d’un péché, d’un songe. Bordeaux, c’est mon enfance et mon adolescence détachées de moi, pétrifiées. Voici l’endroit de ma candeur première, voici le lieu où je fus pur : le vaisseau de la Cathédrale se lève au-dessus des toits dont l’un abrita ma vie commençante. Jusqu’à ma vingtième année, mon destin tenait dans cette ville et dans sa campagne ; il n’en dépassait jamais les contours. Une muraille de Chine séparait pour nous la Guyenne du reste de l’univers. Mes frères et moi ne voyagions guère plus que n’avaient fait nos grands-parents du temps des diligences ; le chemin de fer n’allait pas pour nous au-delà des propriétés où mon père, jeune homme, se rendait sans peine à cheval « en poste douce ».

« M’en plaindrais-je ? Un grenier suffit à Rimbaud enfant pour connaître le monde et illustrer la comédie humaine ; il m’a suffit de cette ville triste et belle, de son fleuve limoneux, des vignes qui la couronnent, des pignadas, des sables qui l’enserrent et la font brûlante, pour tout connaître de ce qui devait m’être révélé. Où que j’aille désormais, au-delà des océans et des déserts, mon miel aura toujours le goût de la bruyère chaude, en août, quand l’appel du tocsin et l’odeur de la résine brûlée interrompaient mes devoirs de vacances. »

Commencement d’une vie
François Mauriac